Il y a toujours eu, dans ma vie, deux maladies dont le simple nom suffisait à me hérisser le poil d’horreur. Je vous présente d’un côté Miss Méningite, et de l’autre Miss Rupture d’Anévrisme, deux saloperies du genre foudroyant et assez peu du style à vous faire de joli cadeau. Un matin, sans que je sache trop pourquoi, je me suis réveillée dans une chambre remplie de beeep beeep qui s’accordaient bizarrement avec les battements de mon cœur et le Pr3d en face de moi me disant « Bon, alors ne panique pas, mais ce n’est pas une méningite ». Ah merde. Si ce n’est toi, c’est donc ta soeur. Et là je me suis souvenue…
28 août 2007 aux environs de 16h, je rentre chez moi et m’installe, comme d’habitude devant mon écran. Comme d’habitude, je monte le volume de winamp avant de vérifier mails et blogs. Comme d’habitude, je vide rapidement un verre de pepsi en discutant futilités avec mes contacts MSN. C’est là qu’elle a fait paf. La grosse veine. Imaginez une bulle de chewing gum qui vous pète au beau milieu des neurones et vous imaginez exactement ce que moi j’ai imaginé à ce moment-là.
« Tiens, c’est marrant ça… » Sensation bizarre, incongrue, qui passerait presque pour anodine si elle n’était pas immédiatement suivie par un mal de crâne fulgurant genre gueule de bois puissance 400 et des vomissements. J’ai eu à peine le temps de penser « what the… » avant de débouler dans ma salle de bains pour y régurgiter les morceaux de la pizza-chèvre que j’avais avalée une petite heure plus tôt. « Ok, quelque chose de pas frais ».
Trois vomissements plus tard je câline amoureusement le carrelage de ma douche, seul endroit où je trouve un semblant de fraîcheur, ouvrant et refermant la bouche comme un poisson hors de l’eau. Je brûle littéralement, mes pensées sont confuses, en dehors du leitmotiv « Respirer. N’oublie pas de respirer », seule chose cohérente qui me vienne à l’esprit. A aucun moment je n’imagine que je suis entrain de mourir. Pour moi, il s’agit juste de « quelque chose de pas frais ». Et de revomir. Et d’imaginer qu’une main salutaire me retire les 400 casques à pointes et la lave qui a envahi ma cervelle de blonde. « Don’t forget to breathe. » Je gèle. Je me traîne à quatre pattes jusqu’au canapé où je m’écroule. « Le chèvre… » Le soleil qui baigne la pièce m’agresse, je cache ma tête sous le plaid dont la couleur me décolle les rétines, et tiens, c’est quoi cette tâche de sang que je vois partout où mon regard se pose ? Dans mon oeil ? Je promets, j’arrête la pizza et le chèvre. Mais pitié, aspirez-moi le cerveau avec une paille que ça s’arrête.
Deux heures plus tard nous sommes le 30 août. Ma conscience fait un bref retour éclair le temps d’éteindre mon ordinateur avant de partir en ambulance pour l’hôpital de Caen puis se barre de nouveau battre la campagne. Elle me reviendra par à-coups durant les jours suivants.
« C’est l’autre ? », je lui demande. Regard inquiet contre regard embrumé. « Oui ». J’ai beaucoup de difficultés à parler, un peu comme si on avait fourré ma joue droite avec de la laine de verre, et ma main gauche ne semble plus vraiment m’appartenir, mais je suis en vie. Je ne réalise pas encore la chance que j’ai à ce moment, je m’énerve juste contre les tuyaux qui me sortent du nez et qui m’empêchent de respirer, contre les perfs qui s’enfoncent dans mon bras de ouate, contre le tâche de sang qui aveugle toujours mon oeil gauche, contre l’infirmière qui hurle littéralement dans mes oreilles, et pour un peu j’égorgerais le premier venu si j’avais seulement la force de me lever et d’arracher les saloperies qui m’entravent. « Qu’est-ce que tu veux ? Me dis pas que tu veux fumer, tu viens de… » « Non ! Je veux un pepsi, pourquoi les choses sont toujours si compliquées avec toi, et qu’est-ce qu’elle a l’autre conne à gueuler comme ça ? Putain, je crêve de soif, je peux boire ? Non pas de l’eau, du pepsi merde vous êtes sourds ou quoi ?»
Après avoir liquidé fissa et à la paille la bouteille de coca qu’une infirmière m’amène, j’apprends que mon addiction les arrange bien puisqu’en pleine crise d’hypoglycémie. On me demande si je suis diabétique. « Non ». « Serrez moi les mains du plus fort que vous pouvez ? » Je serre les main tendues sans trop me poser de questions. Le Pr3d me demande si je souhaite qu’il prévienne ma mère. « Fais ça et je te jure que tu vas passer le pire quart d’heure de toute ta vie ». Et je cours rejoindre Morphée.
Au réveil suivant, quelques jours plus tard, je ne suis plus en réa mais dans ma propre chambre. On m’a ramené des crêpes, des fleurs, des petites cartes colorées pleine d’inquiétude et la famille du Pr3d me regarde avec appréhension. Je suis toujours bardée de divers tuyaux transparents, et toujours azimutée. « Si tu te souviens d’un truc que tu aurais oublié, tu nous fais signe ? » me dit avec humour le père du Pr3d. Je ris de bon coeur, elle est bien bonne celle-là, pourquoi il me parle de ma mémoi… parce que j’ai oublié. Deux jours qui ne seront jamais arrivés pour moi mais pour tous les autres. Back to black.
Le matin une infirmière hystérique et idolâtre me réveille en hurlant « PETIT DEJEUNER !!! THECAFECHOCOLAT ? » « dormir ? » « NONVOUSDEVEZMANGER ET ENSUITE JEVIENSVOUSLAVER » Oh non. D’avaler le thé sans goût et resombrer. Les jours se ressemblent tous et je ne les vois pas passer, ma conscience me fait l’effet d’un néon prêt à claquer. Je suis là, je ne suis pas là. L’infirmière de nuit me parle en me caressant le bras, un sourire bienveillant aux lèvres. Des yeux, je suis ses doigts, un peu éberluée, une vague réponse sur le visage. Des gens comme ça, ça existe toujours ? « Serrez ma main le plus fort que vous le pouvez. » Je serre.
Pour me réveiller à nouveau en réa, où l’on m’ajuste de nouveaux tuyaux, pour faire chouette, dans l’aine, histoire de changer. Un Angio Seal d’après eux. Joli nom.
« Vous avez un [...blanc...] qui est spasmé, vous allez passer un scanner, Brigitte amène le doppler » Hein ? Quoi ? Tiens, c’est marrant, ils me soulèvent avec le drap comme dans les films. Et tiens, c’est donc comme ça un scanner ? J’attends que ça se passe, mollement, sans vraiment avoir l’impression que cela arrive, que c’est entrain d’arriver, que le tube blanc m’engloutit et que je pourrais très bien en ressortir à l’état de légume sans en avoir vraiment quelque chose à foutre de toute façon. Ceci n’est/ est / pas entrain de m’arriver. Je suis ailleurs.
Et on me ramène dans la petite chambre sombre qui fait beep. Beep. Alors ça c’est mon coeur. On me dit que ce qui m’a peut être sauvée, ou pas, c’est que lors de la crise, mes pulsations cardiaques sont descendues à 50. Beep. J’ouvre des yeux ronds. 50 oui madame. Moi, 7ème dan de tachycardie, je suis descendue à 50, farpaitement, une vraie coureuse. Beep. « Serrez-moi la main le plus fort possible » Grand sourire. Beep. Je m’exécute. Je vais devoir rester là quelques jours encore, pour observation. Je ne suis tellement pas là qu’encore une fois, à aucun moment je ne pense « ouah la vachte je suis passée tout près hein les gars ? ». Nenni. Je ne suis pas là. Sauf évidemment lorsque je m’énerve à nouveau contre les horreurs qui me sortent des narines. Beep.
Puis, par à coups, le temps commence à s’étirer, un peu plus cohérent. J’ai la cervelle dans un étau et je zappe au hasard les chaînes de la petite télé qui me fait face, regarde avec plus d’attention les fleurs que les collègues du Pr3d m’envoient, et puis je me taperais bien une crêpe ça oui. Une infirmière prise de pitié change mes perfs de place pour laisser mon bras gauche en paix et masse avec sollicitude les jolies teintes violettes qui me tatouent grossièrement. Sur la petite tablette à ma gauche, une bouteille de coca. « Vous voyez, on a pensé à vous hein, vous êtes une patiente spéciale, on vous soigne au coca ! » Je me marre idiotement et me mords la joue. Toujours engourdie. Et toujours cette maudite tâche dans l’œil.
On me ramène enfin dans ma chambre. Je demande à ce qu’on y ferme les volets. Divers paquets m’y attendent encore. Le Pr3d a passé sa semaine à prévenir amis et connaissances sur le web. « Prends soin de toi », « Ne nous refais jamais un coup pareil ! » Je souris bêtement, ahurie et étonnée.
Les jours passent plus lentement maintenant, ma conscience semble être revenue pour de bon, même si je passe le plus clair de mon temps à dormir pour atténuer mon mal de tête permanent, ou à divers echo dopplers et autres expériences barbares qui m’émerveillent plus qu’elles ne me terrifient. Tout prête à rire. L’infirmière de l’après-midi m’appelle la marmotte mais stationne néanmoins de longs moments dans ma chambre pour « éviter sa bruyante collègue », l’idolâtre qui me lave avec ferveur le matin. Celle-ci s’est d’ailleurs mise en tête de me refaire prendre goût au soleil en ouvrant avec fracas les volets, profitant de mes entraves pour que je ne puisse les refermer moi-même. Mes vociférations la font en général revenir sur ses pas en cinq secondes chrono et au bout de quelques jours, elle abandonne. Enfin il y a le sourire chaleureux de celle qui passe toutes les quatre heures chaque nuit, caressant doucement mes bras ou mes mains. « Vous avez de la chance. Les gens comme vous, on les appelle des miraculés, vous le savez ça ? »
Non. « Serrez-moi la main. Eh bien, ouch, on reprend de la force on dirait ! »
En fait si, maintenant je commence doucement à comprendre, et ça me fait l’effet d’une grosse baffe. Et cette tâche dans l’œil, elle va partir ? Et ma main va redevenir normale vous croyez ? Les questions se pressent. « Soyez patiente. »
On me retire enfin les perfusions et mon mal de crâne devient plus diffus. Hilare, je photographie l’appareil qui m’injectait régulièrement de l’héparine, c’est dire si je m’emmerde et commence à trouver le temps beaucoup trop long. Je peux enfin me lever pour profiter de la salle de bains, et oublier définitivement l’expérience floue mais néanmoins humiliante du bassin. Je souris à mon reflet pâle dans le miroir, me tapote la joue toujours engourdie. En vie bordel. Je sors pour tomber nez à nez avec mon amie de l’après-midi qui explose de joie, sans exagération aucune. « Bon sang ce que ça fait plaisir de vous voir debout, vous savez ? » Je souris à nouveau bêtement, réalisant un peu plus à côté de quoi je suis passée, pourquoi ils sont contents et encore plus étonnés que moi.
Et le reste s’enchaîne rapidement. Médicaments toutes les 4 heures, piqûres régulières, tests oculaires. On me propose une opération au laser pour retirer le sang qui continue de stagner dans mon œil gauche. Je refuse. Ça partira quand ça aura décidé de partir mais laissez-moi tranquille. Un dernier doppler, tchoup tchoup, le bruit de mon sang dans mes artères. Dernière visite des médecins. Non, on ne peut pas vous dire à l’heure actuelle si la sensation d’engourdissement dans votre visage ou vos doigts s’atténuera avec le temps, c’est possible, tout comme cela peut rester, cela dépend. « Soyez patiente. » Le jour de la sortie est proche, et les infirmières me signifient que leur mascotte va leur manquer. La mascotte, apparemment c’est moi. Sourire idiot. Encore.
Et depuis je souris toujours. Idiotement ou pas, avec facilité ou non, dépend de la laine de verre, je souris tout simplement. Alors oui, mes cuisses ressemblent plus à des passoires qu’à des cuisses, cure d’héparine oblige. Et oui, cette toufue tâche de sang me gâche toujours la vue, tout comme ma main et mon visage prennent tout leur temps pour me paraître à nouveau miens. Mon cerveau baigne encore dans le formol, dépend de l’heure et de la journée à laquelle on me prend. Je fatigue vite, et le soleil est toujours banni de mon champ visuel. Je devrai enfin passer plusieurs fois par la case hôpital pendant plusieurs jours cette année, check ups obligent. Mais le sourire reste là, pour des raisons qui me sont encore partiellement inconnues.
Résumons par quelques lapalissades : j’ai eu chaud, j’ai manqué de casser ma pipe, je ne suis pas passée loin, j’ai failli bouffer les pissenlits par la racine. A partir de là, brodez, imaginez mon nouvel état d’esprit… et vous serez tout de même à des lieues de comprendre la façon dont je commence à penser maintenant. Les petits tracas qui autrefois pouvaient m’empêcher de dormir me semblent aussi dérisoires que ma première chemise, et je me sens dans le même temps beaucoup moins patiente envers la stupidité, la connerie ou les complications comme seuls les gens qui ne savent pas vivre peuvent se créer.
On me pensait intolérante et exigeante. Soyez prévenus : je vais m’attacher à être pire encore.
Mais en définitive, je vais aussi et en premier lieu m’attacher à profiter pleinement de celles et ceux qui m’entourent et ont su si bien me montrer à quel point ma vie leur était précieuse, et leur montrer la réciproque.
Carpe diem, oui. Mais pas sans vous.

















