Lucie B. 47 ans, cadre sup dans une franchise célèbre pour ses livres au trimestre :
Levée à 11h30, Lucie se réchauffe un café. Douche de 5 minutes, 3/4 d’heure de maquillage-habillage. Quitte la maison familiale à 12h45 pour rejoindre son lieu de travail à 13h10. Elle y sermonne ses vendeuses parce que le balai n’est pas passé, puis s’enferme dans son bureau pour préparer la stratégie de vente (et passer plusieurs coups de fil, dont plusieurs à sa mère pour lui parler de ce charmant petit cadre qu’elle a acheté au carrefour du coin lors de sa promenade dominicale) jusque 17h45. Entre temps, il aura sans doute fallu remettre dans le droit chemin quelques vendeuses égarées, surtout la dernière embauche qui a suivi le troupeau des femmes enceintes qui émaillent de leurs gagâteries perverses les discussions de l’équipe, et celle qui désire un congé parental, celle-la même qui l’avait accusée de harcèlement il y a peu, chose à quoi Lucie lui avait fait gentiment remarquer que quand on trompe son mari, on ferait mieux de se taire pour éviter d’accuser les gens de n’importe quoi et que ça se répète. Penser à la virer.
18h, Lucie prend la caisse et ses arguments de ventes.
19h fermeture de la boutique. Lucie compte les fonds de caisse, fait état du CA de la journée, prend en charge la stratégie du lendemain et informe ses vendeuses des prochains objectifs à absolument atteindre.
19h50, Lucie rentre chez elle, fonce à la cuisine sans passer par la case départ empochez 20, 000 euros, et se sert un verre de rosé. Engueule sa fille parce que les pâtes ne sont pas assez salées. Se ressert un verre de rosé. Engueule sa fille parce que les serviettes de table ne sont pas mises du bon côté. Se met à table avec son troisième verre de rosé et une bouteille de bon rouge à 20h10. Discute avec sa fille de l’une de ses vendeuses, celle qui est enceinte ET droguée, à qui personne ne tend la main, sauf Lucie, bien évidemment.
Sa fille renchérit en disant que cette jeune fille a dû énormément souffrir dans sa vie pour en arriver là, chose à quoi Lucie répond que non, elle a eu une enfance dorée, des parents aimants, et qu’avec les drogués, faut pas chercher de toute façon, ce sont bien souvent d’égoïstes ingrats. Jette un regard éloquent à sa fille et liquide son verre de rouge. Raconte ensuite que la jeune fille a été obligée de travailler à l’âge de 8 ans, élevée de Dass en Dass, pour ensuite conclure que sa propre fille, elle, n’a jamais vécu ça, ni les Dass, ni les privations de nourritures que Lucie a eu à subir dans son enfance. Sa fille acquiesce en silence puis rétorque qu’elle croyait que la jeune fille en question n’avait pas eu d’enfance chaotique. Lucie lui jette un regard mitraillette, le temps de chercher ses mots et répond simplement “Avec les drogués, on ne sait jamais, ils mentent tout le temps de toute façon.”
Lucie se sert un troisi…euh quatriè… un verre de vin et s’enquiert des activités de sa fille qui répond évasivement. Encore une à remettre dans le droit chemin de la vraie vie réelle et authentique, celle des travailleurs qui se lèvent tôt, encore une a qui il va falloir retirer la petite cuiller en or de la bouche, encore une qui finira folle ou aux crochets de l’état comme tous ces “putains de bougnoules” comme se plait à le dire Lucie. Ce que Lucie s’empresse bien évidemment de dire à sa fille, à grand renfort de “Va falloir te trouver un vrai métier, t’as pas de salaire, tu vas droit dans le mur, tes trucs de petits mickeys, c’est du n’importe quoi”. Lucie termine sa bouteille de vin, sa diatribe et ses deux kilos de fromage vers 20h45 pour claquer violemment sa porte histoire de montrer à sa pétasse de fille combien elle est en colère, agrémentant le tout de quelques soufflements-sifflements hyperboliques bien placés.
Lucie se greffe ensuite sur un quelconque “ça se voyeurise” du jour, sauf si celui-ci traite de ces enfoirés d’alcooliques, parce que ça ne l’intéresse pas. Elle pense que demain, il lui faudra appeler sa mère pour lui parler du petit cadre qu’elle a trouvé où ça déjà ? Ou alors lui en a-t-elle déjà parlé aujourd’hui ? Elle ne sait plus, il faudra qu’elle lui téléphone pour savoir si elle en a déjà parlé, et lui raconter combien sa fille est une bonne à rien en comparaison de sa dernière petite vendeuse, celle qui se bat pour garder son emploi et son enfant, qui se bat contre le regard du monde sur ceux qui sont tombés dans l’enfer de la drogue, qui se bat pour sortir de cet enfer. Lucie angoisse aussi et enrage en silence contre son directeur régional, un sombre connard de nègre qui a décidé de la faire se lever aux aurores vendredi pour une réunion téléphonique. Encore une fois il se mettra à palabrer de choses qu’il ne connait même pas, lui qui ne trime pas 8h par jour dans une boutique, comment pourrait-il savoir ce qui est bon pour le chiffre d’affaire ? Comment pourrait-il même oser prétendre savoir comment manager une équipe de vendeuse, lui qui ne travaille même pas avec cette floppée de faignasses ?
Aux alentours de 23h30, Lucie a faim. Elle envoie sa grognasse de fille lui chercher une banane et du fromage, tout en sachant très bien que cette idiote se plantera allègrement sur le choix du bon fruit, ou la taille du fromage. Lucie ressort donc furax de son antre pour aller pêcher ce qu’il lui faut, l’accompagnant sous le peignoir d’une autre bouteille de vin, le tout en insultant copieusement l’autre crétine. Reclaquement de porte et sifflements.
A 1h30, Lucie décide de lire quelques lignes de ce si magnifique roman dont elle oublie le nom à chaque fois et s’endort une petite heure ensuite, heureuse de cette journée de productivité.

















