- Alors c’est fini tu crois ?
- Non, je ne sais pas, je ne pense pas… Mais tu vois, il a changé, ce n’est plus le même plaisir qu’auparavant. Un peu comme si au bout d’un an et quatre mois, mon copain ne me parlait plus que pour lui passer le beurre.
- C’en est tout de même pas à ce point avec King quand même ?!
- Pas vraiment, je ne me suis jamais assise à sa table. Mais la nourriture qu�il me sert n�a plus le même goût, voilà tout.
- Plutôt putréfié ton poulet ou juste un peu coulant ?
- Ah mais arrête, je parle sérieusement�
- D�accord. Pardonne-moi. Bon, qu�est ce qui a changé, concrètement ?
- Hum� C�est difficile à expliquer autrement que par de bêtes analogies� T�as jamais ressenti ça toi ? Je veux dire, on a tous commencé par les rois du macabre vendus en supermarchés, alors qu�on nous conseillait académiquement Molière ou à défaut la bibliothèque verte� On se passait les romans sous le manteau dans la cour de récré et�
- Oui, je me souviens que King, tu l�as chipé à ta meilleure amie d�ailleurs, c�est pas très honnête quand même, ahah !
- � Bon, tu veux que je t�explique ou merde ?
- Oui oui, désolé, je faisais juste de l�humour, si tu voyais la gueule que tu tires tu en ferais autant�
- Donc, oui, je l�ai bien « piqué » à ma meilleure amie. En quelque sorte oui, si tu veux continuer sur la métaphore. En fait, elle m�avait prêté Carrie, parce que nous avions adoré le film. Je crois que c�est ça qui a officialisé ma relation avec Stephen King, et par là même, renforcé mon goût pour le fantastique et le roman noir.
- Oui, t�es tombée dedans petite quoi.
- Exactement. Oh, oui, j�avais bien lu quelques Masterton. Mais il me laissait froide, un peu comme ses personnages parcourent ses romans comme des coquilles vides et sans âme. Il y a quand même eu un très bon moment avec Masterton, une aventure d�un soir�
- La scène de l�ascenseur où le gars se fait retourner comme un gant ?
- Ah ah, toi aussi quinze ans après tu t�en souviens encore !
- Un peu oui, j�ai cru que j�allais voir repasser mes Kelloggs en sens inverse�
- Oui, voilà, Masterton m�a aussi laissé ce souvenir là, le titre du livre et l�envie de gerber en moins. L�envie de gerber, c�était plutôt en suivant les lignes de Barker.
- Alors lui�
- Oui, Lui, L majuscule. Mais ce n�est pas le sujet.
- J�ai une question tout de même, laisse moi en placer une.
- �
- Qu�est-ce qui rendait King si différent de Barker puisque tu sembles le placer au dessus de tes autres expériences ?
- Les cauchemars.
- Tu marques un point.
- Avec Barker, la sensation était immédiate, attraction-répulsion et convulsions aussi parfois. King était plus vicieux avec moi.
- Vicieux ?
- Tu te souviens de Simetierre ?
- Oui, les autres disaient qu�il était terrifiant, mais quand tu as refermé le bouquin, tu as souris maladroitement en te disant que ce n�était pas si terrible.
- Oui. Avec un certain malaise tout de même. Et ?
- Et, trois semaines plus tard tu t�es réveillée en hurlant, recouverte de sueur. Tu avais rêvé de quoi ?
- Je ne sais plus, mais toi tu devrais être au courant tout de même, c�est ton boulot�
- � Tout ce dont je me souviens c�est que ça s�est reproduit il y a 6 ans, à Lille lorsqu�Anaïs est morte.
- Oui.
- On avait rêvé du cimetierre indien. On l�y avait enterrée et on y retrouvait ton�
- Oui. Arrête.
- Ok. Mais bon, c�est normal aussi. Simetierre est tout de même sacrément glauque, peut être même le plus glauque de King, avec Shining.
- Il allait jusqu�au bout de nos peurs primales. J�étais fascinée et terrorisée, il avait su parler à mes instincts les plus profonds�
- Le pire c�est qu�en parlant à mon « ça », il parlait aussi à tes nerfs.
- Oui, mais les circonstances aidaient avoue-le.
- C�est vrai. Je me souviens qu�il faisait très chaud.
- Oui, Vanessa était partie aux Etats-Unis, alors je passais l�été à parcourir la ville, du centre vers la plage. J�avais une cargaison de livres à lire, dont justement Simetierre.
- Je me souviens de l�odeur aussi.
- On y vient. L�odeur c�était parce que je lisais sur la terrasse. Elle était du matin au soir en plein soleil. Et dans un coin, il y avait les poubelles.
- Eurk� J�ai toujours cru que c�était les mots en putréfaction.
- Y�avait pas que ça tu vois.
- Non, je ne vois pas, mais je sens très bien.
- Après il y a eu Ça. Et là, je suis tombée amoureuse. En dehors du fantastique, il y avait quelque chose en plus qui me parlait. Une bande de gamins solidaires. Un truc dont j�avais toujours rêvé étant gosse. Et puis La part des ténèbres aussi qui m�avait toute autant fascinée.
- Moi de même. Je suis un peu ta part de ténèbres hein dis ?
- Oui, c�était bien le sujet sous-jacent. Certains en ont une un peu plus sympathique que Stark.
- On avait même vu le film avec Vanessa je crois. Il était moins bon.
- Comme la plupart des films adaptés des romans de King. De belles daubes. Depuis il est passé au format téléfilms, mais c�est toujours aussi mauvais.
- Oh, dis donc, tu oublies Shining, Simetierre, Carrie et Christine.
- Non, je ne les oublie pas. Ils sont bons c�est vrai, tout comme La Ligne Verte. Mais il y manque la grande part d�introspection que King donne à ses personnages.
- T�as pas tort. Pourtant la scène de Shining avec les deux gamines de la chambre�
- J�ai toujours raison.
- Sauf quand t�as tort�
- Passons tu veux ?
- Ce que je ne comprends pas en fait, c�est en quoi tout ça a changé ?
- J�y viens. Soies patient un peu. Bon. Ce que j�aimais vraiment chez King, c�était à la fois les peurs viscérales, la psycho de l�américain moyen, et le quotidien dans son ensemble. C�était ça le fantastique. Un homme moyen, dans un univers tout ce qu�il y a de plus banal que quelque chose d�incompréhensible vient briser, et la peur. La vraie peur, celle d�avoir peur.
- Tu cites Ray là.
- Bah, oui, tu sais très bien que c�est pas de moi. En tous les cas, c�était ça qui me parlait. Que cette chose surnaturelle soit une force aussi cosmologique que les grands anciens ou pas plus grande qu�un gnome coincé dans les tuyaux d�un évier de salle de bains, ça ne changeait pas grand chose pour moi. Je regarderais tout de même le tuyau avec perplexité chaque fois que j�irais dans la salle de bains.
- Oui, la force du réel qui continue en quelque sorte.
- Exactement. A ce moment là, King m�a fait basculer dans les rayons de la Tour Sombre. Du fantastique le plus pur, je passais au merveilleux. Et enfin le puzzle se complétait. La tour sombre devenait le creuset où se mélangeait tous les concepts et tous les personnages créés par King.
- Oui, tu t�es mise à relire tous ses romans à la recherche d�indices, d�éléments manquants qui auraient pu continuer la quête de la tour sombre en dehors d�elle-même.
- Et après le plaisir de découvrir une �uvre, il y a eu le plaisir de voir les personnages se recouper d�un roman à un autre, de leur trouver des points communs ou carrément un lien de parenté. Mais la tour sombre a aussi marqué un tournant dans sa carrière. Depuis qu�il est sur cette saga, ce qu�il y a à côté a perdu tout son sel. Les nouvelles pourraient être des romans, tout comme les romans pourraient fonctionner au format nouvelle si on les épurait d�au moins 700 pages.
- Du bla bla purement alimentaire.
- Oui.
- Comme ta lecture.
- Oui.
- Mais c�est pour ça que tu aimes King quand même. Parce que son rythme de production correspond à peu près à tes besoins nutritifs en matière de fantastique.
- Plus ou moins. Puis je connais d�autres auteurs tout de même.
- Chienne d�infidèle !
- Oh, ça va ! Il faut bien que je me sustente d�autre chose depuis que j�y ai perdu le goût.
- Tu l�as vraiment perdu ?
- Je ne sais pas. Il est possible qu�avec la Tour Sombre, je m�attende à mieux de lui, et forcément, je suis déçue. En même temps, les peurs ne sont plus aussi saisissantes, le verbe reste le même, fort heureusement, mais il commence à me laisser froide aussi.
- Soit tu vieillis, soit tu deviens frigide, voire les deux. Bon, et Roadmaster, en gros, t’as pas aimé, c�est ça ?
- Bah� Je ne sais pas. Je dirais plutôt « Je l�ai lu ». Il ne me reviendra pas en tête dans 6 ans.
- Il ne t�a peut être pas parlé comme les autres. Après tout, les voitures tu t�en cognes un peu pas vrai ?
- Oui, mais Christine m�avait vraiment foutu les jetons !
- Normal, Christine c�est un peu comme une femme passionnée et possessive� Rien de tel pour te faire partir en courant la queue entre les pattes.
- Sans doute.
- Je peux te poser une question tout de même ?
- Oui ? Demande toujours.
- Si tu n�as pas aimé Roadmaster, ou plutôt, si tu dis ne pas y avoir accroché, pourquoi tu as fait un cauchemar cette nuit ?
- �
- Réponds.
- Le chien.
- Effectivement.
- Je vieillis sans doute. Tu as peut être raison.
- J�ai toujours raison.
- Sauf quand�
- Et Tout est fatal� Tu le liras quand même ?
- Bien sûr !
- On revient toujours à son premier amour…

















